THEORIE ET JEU DU DUENDE DE LORCA

« En toute simplicité, dans le registre de ma voix poétique qui exclut les reflets du bois, les détours de la ciguë et les brebis qui se muent brusquement en couteaux d’ironie, je vais tâcher de vous faire un simple exposé sur l’esprit caché de l’Espagne douloureuse.
Dans toute l’Andalousie, roche de Jaen et conques de Cadix, les gens parlent constamment du Duende et le détectent, dès qu’il se manifeste, avec un sûr instinct.
Manuel Torrés, l’homme a ma connaissance qui a le plus de culture dans le sang, après avoir entendu Manuel de Falla lui-même jouer son Nocturne de Generalife, eut ce mot splendide : « Tout ce qui a des sons noirs a du Duende. » Et il n’est pas de plus grande vérité.
Ces sons noirs sont le mystère, les racines qui s’enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où parvient ce qui est la substance de l’art. « Les sons noirs » dit l’homme du peuple espagnol, se rencontrant avec Goethe qui, à propos de Paganini, définit le Duende : « Pouvoir mystérieux que tous ressentent et que nul philosophe n’explique »
Ainsi donc, le Duende est pouvoir et non œuvre, combat et non pensée.
J’ai entendu dire à un vieux maître guitariste : « le Duende n’est pas dans la gorge, le duende vous monte en dedans, depuis la plante des pieds. »
Autrement dit, ce n’est pas une question de faculté, mais de véritable style vivant ; c’est à dire le sang ; c’est-à-dire de culture antique, de création en acte.
Tout homme, tout artiste, dira Nietzsche,
ne gravit de degré dans la tour de sa perfection qu’au prix de combats qu’il soutient contre un démon – et non contre un ange,comme on le prétend, ni contre sa muse.
Il importe de faire cette distinction fondamentale quant à la racine de l’œuvre.
L’ange éblouit, mais il vole sur la tête de l’homme,
il est au-dessus de lui, il répand sa grâce, et l’homme sans le moindre effort,
réalise son œuvre, ses sympathies ou sa danse.
La muse dicte et, à l’occasion, souffle.
Son pouvoir se réduit relativement à peu de chose – moi, je l’ai vue deux fois –
elle s’éloigne et se fatigue si vite que j’ai dû lui mettre un demi-cœur de marbre.
Les poètes de la muse entendent des voix, sans savoir d’où elles viennent.
Ce sont celles de la muse qui les inspire… et les gobe parfois. (…)
Pour chercher le duende, il n’existe ni carte ni ascèse.
On sait seulement qu’il brûle le sang comme un topique de verre,
qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise, qu’il brise les styles,
qu’il force Goya, passé maître dans les gris, les roses et les tons d’argent
de la meilleure peinture anglaise, à broyer avec les genoux et les poings d’horribles noirs de bitume. ( …)
Les grands artistes du Sud de l’Espagne,
gitans ou flamencos, qu’ils chantent, qu’ils dansent, ou qu’ils jouent de la guitare,
savent que nulle émotion n’est possible sans la venue du duende.
Un soir, la chanteuse andalouse Pastora Pavon, « La Nina de los Peines » sombre génie hispanique,
comparable en puissance de fantaisie à Goya ou a Rafael el gallo,
chantait dans une petite taverne de Cadix.
Elle jouait avec sa voix d’ombre,
avec sa voix d’étain fondu, avec sa voix couverte de mousse
et l’enroulait à sa chevelure, la trempait dans le manzanilla
ou le perdait tout au fond de sombres hailliers. En pure perte.
L’auditoire restait de marbre.
Alors, la Nina de los Peines, se leva
comme une folle, courbée en deux telle une pleureuse du Moyen-Age,
avala d’un trait un grand verre de Cazalla brûlant, et se rassit pour chanter, sans voix
sans souffle, sans nuances, la gorge en feu
mais… avec duende.
Elle avait réussi à jeter à bas l’échafaudage de la chanson,
pour livrer passage à un démon furieux et dévorant, frère des vents chargés de sable, sous l’empire de qui le public lacérait ses habits,
presque à la même cadence que les nègres antillais du rite,
massés devant l’image de Sainte Barbara.
La Nina de los Peines dut déchirer sa voix,
car elle se savait écoutée de connaisseurs difficiles qui réclamaient non point des formes,
mais la moelle des formes, une musique pure avec juste assez de corps pour tenir en l’air…
Elle dut éloigner sa muse et attendre, sans défense,
que la duende voulût bien venir engager avec elle le grands corps à corps.
Mais alors, comme elle chanta !
Sa voix ne jouait plus, sa voix à force de douleur et de sincérité,
lançait un jet de sang et s’ouvrait comme cette espèce de main à dix doigts
que font le pieds cloués et convulsés de bourrasque d’un Christ de Juan et de Juni.
La venue du duende présuppose toujours
un bouleversement radical de toutes les formes traditionnelles
,procure une sensation de fraîcheur tout à fait inédite,
qui a la qualité de la rose nouvellement crééé, du miracle,
et suscite un enthousiasme quasi-religieux.
Voici quelques années,
un concours de danse avait lieu à Jerez de la Frontera.
Eh bien, c’est une vieille de quatre-vingt ans qui enleva le prix à de belles femmes,
à des jeunes filles à la ceinture d’eau,
uniquement parce qu’elle savait lever les bras, redresser la tête
et taper du talon contre l’estrade.
Sur cette assemblée d’anges et de muses, éblouissantes de beauté et de grâce,
celui qui devait l’emporter, et qui l’emporta, fut ce duende moribond
qui traînait à ras de terre ses ailes de couteaux rouillés.
Partout ailleurs, la mort est une fin.
Elle arrive et l’on tire les rideaux. Pas en Espagne.
En Espagne, on les ouvre. Bien des gens y vivent entre leurs quatre murs
jusqu’au jour de leur mort. Ce jour-là, on les amène au soleil.
Un mort en Espagne est plus vivant en tant que mort que nulle part au monde
: son profil blesse comme le fil d’un rasoir.
Le duende refuse de se montrer
s’il ne voit pas possibilité de mort,
s’il ne sait pas qu’il doit rôder autour de sa demeure,
s’il n’a pas l’assurance de remuer ces ramures en nous qui sont,
qui resteront, inconsolables.
Par l’idée, la voix, ou le geste,
le duende se plaît à frôler le bord du puit,
en lutte ouverte avec le créateur.
La muse et l’ange s’enfuient avec leur violon ou leur compas,
mais le duende blesse, et c’est dans la guérison de cette blessure
qui ne se ferme jamais que réside l’insolite originalité d’une œuvre.
Chaque art possède, naturellement,
un duende de forme et de genre distincts,
mais tous rejoignent leurs racines en un point d’où jaillissent les sons noirs de Manuel Torrès
manière ultime et fond commun incontrôlable
qui font vibrer le bois, les sons, la toile et les vocables,
ces sons noirs derrière lesquels fraternisent en tendre intimité
les volcans, les fourmis, les zéphirs
et la grande nuit qui serre autour de sa taille la Voie Lactée.
Mesdames et Messieurs,
j’ai dressé trois arches et, d’une main maladroite,
j’y ai placé la muse, l’ange et le duende.
La muse reste tranquille,
elle put garder sa tunique à petits plis,
ses yeux de vaches qui regardent Pompéi
ou le quadruple nez que lui a peint son grand ami Picasso.
L’ange peut agiter ses cheveux d’Antonello de Messine,
sa tunique de Lippi et son violon de Masolino ou de Rousseau.
Mais le duende… Où est le duende ?
A travers l’arche vide souffle un vent spirituel
qui balaie avec insistance les têtes des morts,
en quête de nouveaux paysages et d’accents inouis
un vent qui fleure la salive d’enfant,
l’herbe broyée et le voile de la Méduse,
et qui annonce le perpétuel baptême des choses
fraîchement crééés.
Frederico Garcia Lorca, Poésies III 1926-1936, NRF, Poesie/Gallimard
Par La Fée Cabossée, Dimanche 2 Juillet 2006 à 17:12 GMT+2 dans Divers (article, RSS)





